Salut à tous amis joueurs et joueuses!

Pour ce premier article d’Another Game, je vous propose de nous pencher sur Odin Sphere, édité par Atlus, développé par Vanillaware et sorti en toute fin de vie de la PS2, le 13 mars 2008 en Europe. Mélange habile entre Beat’em All et Action-RPG, le jeu se démarque aussi par une esthétique léchée et par une structure narrative éminemment intéressante, qui constitueront la première partie de cet article.

Bonne lecture à tous !

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La porte grince, s’ouvre et se referme. Une petite fille blonde toute de bleu vêtue vient d’entrer dans la pièce. Au centre de la bibliothèque trône un majestueux fauteuil. À ses pieds, un gros livre. La fillette s’en saisit, l’embrasse de ses bras frêles et se dirige vers le siège accueillant, vacillant sous le poids du volumineux recueil. Socrate, son chat, lui passe dans les jambes en ronronnant doucement.

Pof ! Elle se jette en arrière dans le fauteuil. Ça y est, elle est installée. Elle ouvre le grimoire… et la magie opère.

Il était une fois dans le Valhala…

C’est la guerre en Erion ! Les courageuses Valkyries du Seigneur Démon Odin partent à l’assaut des troupes de la Reine des Fées Elfaria afin de prendre le contrôle d’un chaudron magique ancestral. Celui ci permettrait la production en masse de cristaux appelés Psyphères, utilisés pour la confection d’armes surpuissantes, octroyant un avantage militaire décisif à leur possesseur. Ces Psyphères sont le fruit de l’accumulation de Phozons, des particules d’énergies libérées par les êtres vivants à leur mort. Une source de puissance phénoménale sommeillant depuis des temps immémoriaux.

le monde d'Erion, théâtre des évènements d'Odin Sphere

le monde d’Erion, théâtre des évènements d’Odin Sphere

Au milieu de ce conflit qui les dépasse, cinq protagonistes venus des quatre coins d’Erion : Gwendolyn la Valkyrie, Cornelius le prince Pooka, Oswald le Chevalier Noir, Mercedes la Princesse des Fées et enfin Velvet la Sorcière.

Ce sont ces personnages que le joueur suivra durant leur périple.

Car oui, l’une des grandes originalités d’Odin Sphere est de proposer au joueur de suivre les aventures non pas d’un, mais de cinq personnages. Cinq épopées, cinq histoires épiques, cinq destins tragiques liés entre eux et à celui d’Erion. Le scénario se dévoile au joueur petit à petit, avec un rythme de métronome, pour donner au final un récit riche, prenant, tragique, puissant et chargé d’émotion, puisant son inspiration dans les contes et légendes de la mythologie Nordique.

Les personnages sont aussi très travaillés. Des héros aux second couteaux, chacun d’entre eux bénéficie d’une personnalité forte et d’un passé dont on sent le poids sur leurs épaules et son influence sur leurs actes passés, présents et futurs.

Caricaturaux ? Ils le sont sans aucun doute. Tous. Du chevalier noir rongé par le remord au sorcier qui transpire la fourberie en passant par la jeune elfe candide, le joueur arrive généralement en un coup d’oeil à cerner les grandes lignes de chaque acteur. Alors est-ce un mal ? Eh bien non, ami lecteur.

« Et pourquoi donc ?! » me demanderez vous. À ceci je ne vous répondrais qu’un mot : théâtre !

Théâtre ? Oui théâtre ! Car Odin Sphere est une véritable pièce tragique. On retrouve en effet toutes les grandes règles d’écriture du genre.

Le récit respecte dans une certaine mesure l’unité de lieu et de temps. Rassurez vous, contrairement à une véritable pièce, l’histoire ne se déroule heureusement pas dans un seul et même lieu. Disons plutôt qu’elle se déroule dans un seul et même monde. Le joueur traversera, au fil des différents récits les mêmes niveaux. D’aucun parlerait ici de recyclage éhonté. Je préférerais plutôt qualifier ceci de procédé de mise en scène afin de respecter cette première règle.

L’histoire se divise en cinq grands actes, avec là aussi les grandes règles classiques d’écriture : introduction, élément perturbateur, péripétie et dénouement.

Les développeurs ont également poussé le vice jusqu’à respecter l’architecture d’une scène de théâtre, au sens matériel s’entend. Ainsi, les cinématiques, comme sur de véritables planches, sont mises en scènes dans un cadre réduit, de manière à ce que le spectateur puisse d’un coup d’œil saisir l’entièreté de l’action.

Une des autres règles retrouvées est celle de la catharsis. La catharsis est, selon Aristote, l’une des fonctions de la tragédie. Elle consiste à libérer le public de leurs passions en les exprimant symboliquement. Le but est que le spectacle tragique opère chez le spectateur une purification des passions.

« La tragédie est donc l’imitation d’une action noble, conduite jusqu’à sa fin et ayant une certaine étendue […] ; c’est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre. »

Aristote, Poétique (chapitre 6, traduction de M. Magnien)

Pour faire simple, la catharsis a pour but de lier émotionnellement le public à la tragédie.

Enfin, le jeu respecte une dernière grande règle : celle de bienséance. Dans une pièce classique, les événements considérés comme choquants, comme par exemple un meurtre, ne sont jamais montrés au public, mais suggérés, souvent par des actions faites en dehors de la scène, comme des bruits d’épées ou bien des cris. Dans Odin Sphere, ces scènes « choquantes », souvent la mort d’un personnage, ne sont jamais montrées directement, grâce à d’habiles jeux de hors champs en début ou en fin de cinématique.

On retrouve également les grandes thématiques du genre : personnages de sang nobles se battant contre des forces supérieures, passions humaines en lutte entre elles ou contre le destin, etc.

une des nombreuses scènes solennelles et fortes de l'histoire

une des nombreuses scènes solennelles et fortes de l’histoire

Chaque scène, constituant une cinématique, une fois jouée, est enregistrée et ajoutée à une sorte de grande fresque temporelle à plusieurs axes parallèles (un axe par héros) disponible depuis un menu du jeu. Ceci permet d’une part de situer chronologiquement chaque scène d’un héros par rapport à celles des autres, mais également de pouvoir les rejouer toutes à la suite, l’histoire de chaque personnage constituant alors une pièce à part entière.

« To be or not to be ? That is the question… »

Nous le savons tous, ce qui fait une bonne pièce, ce n’est pas seulement l’histoire, mais aussi la manière dont elle est écrite ainsi que les acteurs qui la jouent.

Là encore, Odin Sphere ne déçoit pas. Le jeu d’acteur est absolument superbe, tout du moins avec les doublages japonais, que je vous conseille (ceux en anglais sont plus quelconques). Chaque personnage est joué avec une grande justesse et leur personnalité est véritablement bien retranscrite. Chaque dialogue est écrit avec soin et sait véhiculer l’émotion qu’il veut faire ressentir au spectateur. Pas de fioritures, ni de superflu, chaque mot, chaque intonation a son importance et croyez moi, rarement silence n’aura eu tant d’éloquence.

On peut également saluer la très bonne traduction française des sous titres qui, si elle conserve quelques légères coquilles de ponctuation ou d’accentuation, heureusement peu fréquentes, fait en tout point honneur à la qualité de l’histoire et de la narration. C’est suffisamment rare pour être signalé, les traductions françaises ayant malheureusement trop souvent tendance à être faites au hachoir, et encore, je suis poli …

Pour accompagner tout cela, Hitoshi Sakimoto nous offre une bande son orchestrale sublime, toujours en parfaite adéquation avec les situations et/ou les environnements. Malheureusement, on ne peut que regretter le si petit nombre de pistes…

« Mais, et les acteurs, ils jouent en short sur trois planches de bois ? ». C’est vrai que vous êtes en droit de vous poser la question, amis lecteurs. Après tout, nous avons essentiellement parlé du fond, mais finalement très peu de la forme. Tout aussi important que le reste, les décors et les déguisement au théâtre sont des éléments primordiaux pour faire une bonne – et surtout belle pièce. Voyons cela.

le chara design de Vanillaware dans tout son art

le chara design de Vanillaware dans tout son art

Puisant directement dans la mythologie Nordique tout en y ajoutant sa patte artistique très particulière, Vanillaware nous sert là un véritable travail d’orfèvre. On retrouve ainsi leur character design reconnaissable entre mille. Les traits sont marqués, volontairement exagérés. Le physique des personnages conserve cette disproportion caractéristique. Les personnages masculins sont souvent massifs et anguleux comme Odin ou élancés et acérés comme Oswald. Les personnages féminins, sans atteindre les courbes à la limite de l’aberration de Dragon’s Crown, profitent de formes graciles, généreuses et charmantes.

rarement Reine des Morts n'aura été si gracieuse

rarement Reine des Morts n’aura été si gracieuse

Le bestiaire n’est pas non plus en reste et se montre plutôt varié. On y retrouve encore une fois nombre de monstres propres à la mythologie Nordique, comme les Halja, équivalents de la faucheuse chez nous, les Valkyries, les Ases ou bien encore les Dragons, aussi majestueux que monstrueux.

Les décors profitent des mêmes inspirations Nordiques que le reste de la direction artistique. Cité des Valkyries, forêt des Alfes, entrailles des Enfers, autant d’environnements qui charment l’oeil du spectateur. Ceux ci regorgent de détails et sont de toute beauté. En plus de servir à merveille le propos du jeu, Vanillaware nous fait montre une fois de plus de son immense savoir faire en matière de 2D et prouve une nouvelle fois qu’il n’a absolument aucune leçon à recevoir sur ce sujet. Une merveille. Tout simplement.

Nebulapolis, cité des Valkyries et siège du château du seigneur Odin

Nebulapolis, cité des Valkyries et siège du château du seigneur Odin

 

Il est maintenant temps de conclure cette première partie d’article dédié à Odin Sphere. Comme nous l’avons vu, le jeu se démarque de la masse par une esthétique 2D sublime, marque de fabrique du studio Vanillaware ainsi que par une structure narrative tout à fait originale pour le genre en reprenant à son compte les grandes règles d’écriture du théâtre tragique. En résulte une histoire intéressante, riche, puisant directement dans les contes et légendes de la mythologie nordique et qui justifie presque à elle seule de faire le jeu. Mais heureusement, Odin Sphere ne se limite pas qu’à son récit et nous verrons la semaine prochaine qu’en plus d’être une réussite artistique exemplaire, il se paye également le luxe de proposer un gameplay aussi riche qu’original!

Bon jeu à tous et à la semaine prochaine !