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La fin des années 1990 fut une période mouvementée pour le jeu vidéo. Les développeurs se lançant à l’assaut de ce Far West virtuel que constituaient les jeux en trois dimensions, chaque genre vidéoludique se devait d’évoluer vers ce nouvel horizon à conquérir. Certains titres se sont imposés comme de véritables mètres-étalons, souvent imités et rarement égalés. Le jeu de plates-formes a eu Super Mario 64. Le jeu d’action-aventure a eu Ocarina of Time. Le FPS a eu Half-Life. Grim Fandango est-il le porte-étendard du point ‘n’ click en 3D ? Réponse dans ce test.

Alcool, tripots et squelettes

Où commencer en ce qui concerne les graphismes de Grim Fandango ? Il y a tant à dire ! Chaque décor possède une identité réelle. D’un éclectisme dont peu de jeux peuvent se targuer, les environnements de Grim Fandango vont du bar branché aux profondeurs marines, en passant par des bureaux décorés de façon excentrique ou une morgue emplie de fleurs. Les influences sont multiples : temples aztèques ou quais parisiens sont allègrement référencés pour accoucher d’un univers hétéroclite et pourtant si abouti. Même les angles de caméra, fixes, sont pensés pour montrer au joueur la beauté et le soin des décors. Après avoir fini le titre, vous vous remémorerez probablement l’architecture précise de nombreux décors tant ceux-ci flattent la rétine. Mention toute particulière aux passages dans le monde des vivants, renversants de psychédélisme et d’audace.

Quant aux personnages, leur design varié les rend instantanément reconnaissables. Qu’il s’agisse de l’énorme Glottis dans sa tenue de garagiste, de la pétillante Lola habillée en réceptionniste ou encore de la sulfureuse Olivia vêtue d’un long imperméable et d’un béret du plus bel effet, chaque protagoniste laisse une image vivace dans l’esprit du joueur de par son apparence unique. Leurs différentes mimiques, comme le fait de se mettre à fumer pendant une conversation, ajoute à l’immersion ; le jeu évite ainsi le piège des personnages parfaitement statiques, forcément source de détachement vis-à-vis de l’univers. On pourrait tout juste reprocher à ces protagonistes d’être parfois victimes d’un léger aliasing, surtout sur des machines récentes.

La modélisation en 3D ajoute à la qualité des environnements et des personnages ; cela est encore mieux illustré durant les nombreuses cinématiques qui ponctuent l’aventure.

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Le pauvre Manuel est humilié par Domino.

Vous ne verrez plus jamais une faux de la même façon…

Grim Fandango n’est pas un point ‘n’ click classique dans le sens où il tente d’opérer une synthèse entre les codes du genre et les nouveautés inhérentes à l’apparition de la troisième dimension. S’il vous faudra, comme dans tout bon point ‘n’ click digne de ce nom, récolter divers objets en les examinant afin de résoudre de multiples énigmes, vous ne contrôlez pas un curseur à l’aide de votre souris mais incarnez directement le héros, Manny Calavera, et le dirigez dans les différents environnements du jeu ! Ce choix, qui favorise l’immersion, est bienvenu et casse les codes, jusque-là immuables, propres à ce genre vidéoludique. Afin de ne pas trop dérouter le joueur, Manny penche sa tête lorsqu’il passe à côté d’un élément intéressant, ce qui permet au joueur de ne manquer aucun détail présent dans les lieux qu’il visite. En revanche, notre héros est parfois difficile à contrôler ; rien de grave, heureusement, mais il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour effectuer un virage serré.

Les différents puzzles rencontrés sont souvent d’une grande inventivité, et requièrent une bonne dose d’imagination afin de songer à une utilisation ingénieuse des objets glanés au fil de l’aventure. L’inventaire est très simple d’utilisation et permet de limiter au maximum les temps morts. Certaines énigmes demandent une réflexion très poussée, qui ne manquera pas d’en dérouter voire d’en frustrer certains. Mais la satisfaction de résoudre enfin une situation a priori inextricable est une réelle source de fierté.

Grim Fandango est également intéressant dans le sens où il tente de limiter la grande linéarité propre aux jeux du genre. S’il est toujours indispensable de remplir certaines conditions très précises afin de progresser, le titre vous laisse parfois la liberté d’accomplir un certain nombre d’actions dans l’ordre de votre choix en vous permettant d’explorer des environnements de taille conséquente. Un choix intéressant qui illustre très bien le désir de Grim Fandango de marquer l’évolution du point ‘n’ click vers le jeu d’aventure en trois dimensions.

Manuel n'aura de cesse d'essayer de séduire la belle Mercedes.

Manuel n’aura de cesse d’essayer de séduire la belle Mercedes.

Les ascenseurs et les squelettes ne font pas bon ménage

La durée de vie du titre est assez difficile à évaluer dans le sens où chaque joueur mettra un temps variable pour résoudre une énigme particulière. Toutefois, on peut tout de même estimer une fourchette de quinze à vingt-cinq heures pour finir le jeu une première fois. C’est là une durée tout à fait honnête, a fortiori pour un point ‘n’ click. Malheureusement, compte tenu de la nature même du jeu, il n’y a aucun contenu annexe à récupérer et il ne s’agit guère là d’un titre auquel on s’imagine rejouer souvent.

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Qu’il est menaçant, vêtu de sa cape de faucheur !

Résumer l’ampleur de cette bande-son serait impossible en une ligne, lisez la suite.

C’est maintenant que commencent les louanges à l’égard du titre. Comprenons-nous bien : la bande-son de Grim Fandango, au-delà d’être une pièce de choix composée de morceaux qui accompagnent toujours merveilleusement l’action, est peut-être l’OST la plus audacieuse de l’histoire du médium vidéoludique. Sont regroupées dans cette bande-son de purs instants de jazz, de folk et même de mariachi, et je ne parle pas ici de trois accords plaqués sur un solo de saxophone pour donner l’illusion d’un rythme de jazz. Je parle de véritable jazz ; certes, les morceaux sont relativement courts (il s’agit tout de même d’un jeu vidéo) et parfois répétitifs, mais les sensations procurées par cette OST sont à des années-lumière de ce qui se fait traditionnellement.

Je m’explique : la bande-son de Grim Fandango n’est pas seulement mémorable parce qu’elle est excellente. Dans beaucoup de jeux vidéo, pour ne pas dire tous, les sonorités, aussi belles soient-elles, gardent toujours un certain aspect synthétique, avec des passages que l’on n’imaginerait pas reproduits par de vrais instruments. Ce n’est pas le cas, ou sinon infiniment peu, dans ce titre. Chaque morceau semble dépasser le cadre de musique de fond pour devenir une composition à part entière. Témoin ultime du soin apporté à l’OST du jeu, elle fut composée avec la participation de mariachis que connaissait le compositeur chargé de Grim Fandango, Peter McConnell.

Le doublage français est quant à lui un véritable modèle du genre : les accents hispaniques propres à certains protagonistes sont superbement joués sans jamais tomber dans l’excès et chaque timbre de voix est indissociable de son personnage. Le ton est toujours d’une remarquable justesse : sarcastique, enjoué, désabusé, ou encore inquiet, les doubleurs ont su insuffler un registre complet d’émotion aux protaghonistes du jeu. Grim Fandango se présente ainsi comme une référence, sinon la référence, de ce que doit être un doublage en français.

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A Rubacava, Manuel devient patron de casino. L’occasion d’assister à l’un des plus bels hommages aux films noirs.

Jusqu’au neuvième ciel

Le synopsis de Grim Fandango s’appuie en premier lieu sur le folklore mexicain. Tout commence dans le Huitième Monde, qui correspondrait au purgatoire de nos cultures occidentales. Chaque âme nouvellement décédée arrive hic et nunc dans ce lieu, à partir duquel elle doit entamer un long voyage de quatre années vers le Neuvième Monde, paradis synonyme de repos éternel. Le joueur se retrouve plongé aux commandes de Manuel Calavera ; pour expier un péché grave commis lorsqu’il était vivant, Manuel travaille dans une agence qui vend des voyages vers le Neuvième Monde aux âmes décédées. Les âmes les plus vertueuses peuvent espérer obtenir un billet pour le Neuf Express, un train permettant de se rendre au Neuvième Monde en seulement quatre minutes. Seulement, les clients de Manuel sont tous des gens ayant mené une vie bien peu morale ; en conséquence, le pauvre Calavera ne réalise qu’un maigre chiffre d’affaires. Dans le même temps, son rival Domino Hurley conclut toujours de juteuses affaires avec des clients de choix, ce qui amène Manuel à s’interroger sur une possible corruption au sein de l’agence. Après avoir bien malgré lui privé une cliente, Mercedes Colomar, de son billet dûment mérité pour le Neuf Express, Manuel est renvoyé. Commence alors un long périple de quatre ans qui mènera Calavera aux quatre coins du monde des morts…

L’histoire est ainsi découpée en quatre actes, répartis sur quatre années consécutives ; chaque acte prend place le 2 novembre (jour de la Fête des Morts mexicaine), dans quatre lieux différents. Le jeu se renouvelle ainsi constamment en mettant régulièrement le joueur face à une situation nouvelle, empêchant le titre de tomber dans la redondance ou la routine. Chaque instant est synonyme de découverte lorsque l’on joue à Grim Fandango. Le scénario, finalement assez classique, n’a rien de transcendant : ce qui fait la force du titre, ce sont ses personnages et son ambiance.

Au-delà de son aspect visuel, chaque protagoniste de Grim Fandango est mémorable, tant il semble sorti d’un film noir de la grande époque. Chacun doit faire face à ses propres erreurs et tente de survivre du mieux qu’il peut dans un monde par moments profondément désespérant, où la tromperie et la roublardise sont monnaie courante. Manuel Calavera, le personnage principal, est un filou au grand cœur capable des pires sarcasmes et qui ne rechigne pas à séduire certains protagonistes féminins. Olivia, gérante du Blue Casket, le lieu de ralliement des poètes anarchistes, est une femme fatale dont les vers font sensation et dont les charmes ne laissent personne indifférent. Je n’en dirai guère plus afin de ne pas vous déflorer le plaisir et de vous laisser savourer les dialogues truculents dont vous régaleront les personnages. Le plus intéressant reste de constater que, si les protagonistes principaux du titre semblent à première vue stéréotypés, ils sont en réalité uniques en leur genre et s’approprient de nombreux codes du film noir sans les singer maladroitement.

Le terme « film noir » revient souvent dans le paragraphe précédent, et ce pour une bonne raison. Grim Fandango s’inspire énormément de ce genre cinématographique ; ses décors urbains sales, sa bande-son aux forts relents de jazz, ses personnages touchants qui se débattent dans un monde bien peu moral, tout concourt à créer une ambiance sombre digne des classiques du film noir. L’exemple le plus éclatant à ce titre est sans conteste le deuxième acte, se déroulant dans la ville de Rubacava ; cette partie du jeu, véritable hommage au film Casablanca, est un très grand moment de jeu vidéo et multiplie les situations et personnages mémorables.

Mais malgré ce choix d’un monde désabusé, le jeu choisit de ne pas se complaire dans la tristesse et le désespoir : Grim Fandango est un jeu profondément drôle. Les personnages sont tous dotés d’un humour ravageur, les situations hilarantes sont légion, et vous pouvez être sûr de vous tordre de rire devant votre écran à certains moments. Qu’il s’agisse du cynisme de Manuel, de la naïveté de Glottis ou encore de la spontanéité de Lola, beaucoup de protagonistes sont susceptibles de vous arracher des hurlements de rire. L’humour est toujours subtil, souvent acerbe, se révélant un délice pour tout amateur de petites phrases. Dans le même temps, le titre sait susciter une vive émotion à certains moments critiques, prouvant qu’il n’est nul besoin de posséder un scénario très complexe pour véritablement immerger le joueur.

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Prenez garde : au Blue Casket, on n’apprécie pas les capitalistes de tous bords.

C’est l’heure de rendre les copies !

Graphismes : L’univers graphique de Grim Fandango est une synthèse de multiples influences, permettant un résultat particulièrement innovant et agréable à l’œil. Oscillant entre les décors sombres et froids d’un film noir et les immeubles très art déco typiques des années 1920, le jeu se permet également quelques fantaisies adaptées au folklore mexicain dans lequel baigne le jeu. L’ambiance générale est très soignée et les différents personnages ont chacun une identité visuelle forte.

Jouabilité : Le titre fait le pari de mêler éléments classiques du point ‘n’ click et composantes du jeu d’aventure. Le résultat est très satisfaisant et laisse une réelle liberté d’action, d’autant plus que la linéarité est ici moins prononcée que dans un point ‘n’ click classique. Les énigmes sont très bien construites malgré leur difficulté parfois lunaire ; tout juste regrettera-t-on que les déplacements de Manuel soient parfois difficiles à gérer.

Durée de vie : Difficile d’estimer la durée de vie d’un titre comme celui-ci ; chacun n’a pas le même mode de pensée et de réflexion, ce qui fait que, comme souvent dans les point ‘n’ click, la durée de vie dépend réellement de la facilité à résoudre les énigmes. On peut toutefois suggérer que la première fois, le titre vous occupera entre quinze et vingt-cinq heures. En revanche, de par sa nature même, Grim Fandango n’est pas un jeu auquel on rejoue régulièrement.

Bande-son : Une OST légendaire qui est sans conteste l’une des meilleurs jamais composées. Sans même évoquer le fait que chaque morceau accompagne splendidement l’action, la bande-son renferme de véritables moments de musique, aux influences aussi variées que le jazz, le folk, ou le mariachi. Loin de n’être qu’une simple musique de fond, la bande originale de Grim Fandango est un chef-d’œuvre qui, quinze ans après, n’a eu que très peu d’équivalents.

Scénario : L’histoire est assez simple, mais cela n’est en rien un défaut. En effet, l’ambiance de Grim Fandango est l’une des plus prenantes du médium ; digne d’un film noir, avec ses intrigues sur fond de grand banditisme, ses personnages à la moralité toujours grisâtre qui évoluent dans un monde gangrené par le crime et le mensonge, elle sait charmer à tout instant le joueur. Parfois vibrant d’émotion, souvent drôle à en pleurer, Grim Fandango fait montre d’une intelligence trop rare dans le jeu vidéo.

Conclusion : Grâce à sa bande-son anthologique qui restera inégalée pour sans doute encore longtemps, à son ambiance absolument irrésistible digne du Faucon maltais, à ses décors aux influences nombreuses, à ses personnages qui réussissent à imposer leur existence avec talent, et à ses moments d’humour délicieux et subtil, le jeu mérite entièrement sa place au panthéon des jeux vidéo. Le gameplay n’est finalement que très secondaire et ne constitue qu’un vecteur pour ce fabuleux voyage. Grim Fandango est un chef-d’œuvre absolu et intemporel, ni plus, ni moins.