Lorsque le jeune Hideo Kojima entre chez Konami, on lui demande de réaliser un jeu prenant place dans un contexte militaire pour la MSX 2, un ordinateur alors très en vogue. Devant les limitations techniques de la machine qui ne peut afficher que très peu de balles à l’écran, Kojima décide de réaliser un jeu dans lequel l’objectif ne serait pas de tuer tous ses ennemis, mais plutôt de les éviter au maximum. Il est bien loin de se douter que le résultat final, baptisé Metal Gear, sera le premier épisode d’une des séries les plus connues du monde vidéoludique. Pourquoi le jeu originel est-il toujours un titre de qualité, vingt-cinq ans après sa sortie ? Réponse dans ce test.

Comme le montre le Codec, Snake était alors un petit jeunot

Graphiquement, le jeu n’a pas à rougir. Exploitant correctement les capacités de la MSX 2, Metal Gear propose une action claire et lisible, ne souffrant pas de ralentissements. Cela est dû, comme je l’ai précisé dans l’introduction, au concept du jeu qui ne conduit pas à une surenchère d’éléments à l’écran. Les environnements ne sont pas très variés, l’essentiel du jeu prenant place dans une base militaire, mais certains passages sont l’occasion de visiter un sous-sol labyrinthique ou un désert qui peut vite faire tourner en rond le joueur imprudent.

Les ennemis ont quant à eux un design tout à fait basique, la seule différence entre les gardes résidant dans la couleur de leur uniforme. On notera tout de même que vous serez amenés à vous défaire de chiens et de scorpions étonnamment bien animés pour l’époque ; quant aux boss, leur design est assez quelconque. Mention tout de même au Metal Gear, dont l’aspect a été très travaillé et qui donne vraiment l’impression d’être un engin de mort nucléaire.

Se cacher derrière des tanks se révèle rapidement indispensable.

« Enfin libre ! »

Metal Gear est le premier jeu d’infiltration pure : votre objectif est de vous frayer un chemin dans la base d’Outer Heaven en évitant au maximum les ennemis présents sur votre route. Si vous êtes repéré, vous devrez tuer tous les ennemis qui se présenteront ou fuir jusqu’à un moment plus opportun. Malheureusement, limitations techniques obligent, on remarque très rapidement que l’intelligence artificielle est très faible ; si vous n’êtes pas aligné au pixel près sur le champ de vision d’un ennemi, il ne déclenchera pas l’alarme, aussi infime le décalage soit-il. Le titre adopte une vue de dessus et un cheminement d’écran en écran, à la manière de The Legend of Zelda, sorti un an plus tôt sur NES. Deux types d’alarme existent ; la première peut être annulée en changeant d’écran, alors que la seconde nécessitera de tuer tous les ennemis, y compris les équipes de renfort, pour y mettre un terme.

Dès le début du jeu, on remarque que les bases de la série sont d’ores et déjà présentes : vous commencez l’aventure avec un unique paquet de cigarettes, le Codec et les caméras de surveillance répondent présents, il faut trouver vos armes par vous-même, vous régénérer avec des rations, vous cacher sous des boîtes en carton, ouvrir les portes avec des cartes magnétiques… Le Codec a son importance, puisque vous pourrez contacter Big Boss (qui vous donnera des conseils pour progresser dans la mission), Gray Fox (qui vous révèlera l’emplacement d’objets importants), ou encore Diane (qui connaît les stratégies à adopter contre les boss).

C’est l’une des grandes forces de ce titre ; il s’agit d’un des tout premiers jeux (avec Metroid ou Zelda) à ne pas proposer une structure linéaire mais plutôt un monde ouvert dont les différentes parties sont accessibles au fur et à mesure par le biais de cartes magnétiques. Les allers-retours entre différentes zones déjà visitées sont donc fréquents mais pas autant que dans un Metroid par exemple. En revanche, contrairement à Metal Gear Solid, chaque carte ouvre un type de porte différent, ce qui fait qu’il faut parfois essayer toutes les cartes dont on dispose pour ouvrir la porte, ce qui hache quelque peu l’action. De même, l’utilisation de l’inventaire est assez fastidieuse, puisqu’il faut se rendre dans le menu, choisir l’objet voulu puis sortir du menu… Le premier opus de la série Solid corrigera cela en employant habilement les touches L2 et R2 de la manette Playstation.

En ce qui concerne l’inventaire, on retrouve déjà plusieurs objets classiques de la série ; outre la boîte en carton qu’il n’est plus nécessaire de présenter, le joueur pourra disposer d’un détecteur de mines, d’un masque à gaz, ou du gilet pare-balles. D’autres objets jamais réutilisés sont également présents, comme le parachute, la boussole ou l’anti-venin. L’arsenal est plutôt convenu et, une fois encore, pose les bases de la série : pistolet (avec un silencieux en option), mitrailleuse, C4, mines, lance-roquette, missiles télécommandés…

Le jeu propose également un système de rang très important. De nombreux otages sont dissimulés à travers Outer Heaven ; en les libérant, ceux-ci vous fournissent des conseils pour progresser. Une fois que vous en avez délivré cinq, votre rang augmente d’une étoile (pour un maximum de quatre) ; augmenter votre rang permet d’avoir une barre de vie plus grande, de transporter plus de rations, plus de munitions, et également de déclencher certains évènements du scénario. Notez que tuer des otages fait baisser votre rang, alors n’ayez pas la gâchette facile…

Parlons à présent des boss. Ceux-ci ont toujours été salués comme une des forces de la série Metal Gear Solid ; mais étaient-ils déjà si réussis en 1987 ? S’ils ne sont pas aussi mémorables que les boss que l’on affrontera dans les épisodes ultérieurs, ceux du premier Metal Gear restent très intéressants à combattre. Chaque boss nécessite beaucoup de réflexion car la technique pour en venir à bout n’est pas évidente à percevoir lorsqu’on débute ; ce n’est qu’au prix de beaucoup d’efforts (et d’échecs !) qu’on en triomphe dans la plupart des cas. Que ce soit Shoot Gunner et son fusil à pompe ou les Arnolds qui se déplacent très rapidement, chaque boss est l’occasion d’utiliser intelligemment son arsenal et de jouer avec encore plus de prudence qu’à l’accoutumée.

Même si on ne les voit pas très bien, les caméras de surveillance vous guettent…

Choisis la bonne échelle, petit !

Metal Gear n’est pas un jeu extrêmement long ; une petite dizaine d’heures devrait vous suffire pour en venir à bout. En revanche, sachez que le jeu est d’une grande difficulté ; les ennemis sont très forts, les rations sont peu nombreuses, les munitions sont à utiliser avec parcimonie, et passées les premières heures de jeu, la moindre alarme signifiera quasiment toujours le game over, avec de très nombreux renforts qui tenteront de vous abattre… Les boss sont également de vrais morceaux de bravoure, et vous mettront sûrement au tapis de nombreuses fois avant d’être vaincus. Lorsque vous perdez, vous pouvez reprendre la partie depuis le dernier ascenseur que vous avez emprunté ; et croyez-moi, certains étages sont tellement vastes que perdre signifie recommencer un passage que l’on tentait de terminer depuis un quart d’heure…

La difficulté vient également du fait que bien souvent, aucune indication ne vous sera donnée quant à la route que vous devez suivre (au mieux, vous obtiendrez des indications vagues qui ne seront pas répétées) ; il n’est pas rare de devoir revenir très loin en arrière pour enfin ouvrir une porte dont vous aviez oublié jusqu’à l’existence ! De même, les conseils que vous prodiguera Big Boss par Codec ne dépendent pas de l’avancement de votre mission, mais de la salle dans laquelle vous vous situez ! Difficile donc de savoir quoi faire lorsque celui-ci vous rappelle pour la énième fois de porter votre masque à gaz dans une chambre remplie de toxines… Heureusement, le jeu propose un système de sauvegarde qui vous permet lui aussi de reprendre la partie depuis le dernier ascenseur visité ; vous n’aurez donc pas à terminer l’aventure d’une traite.

Beaucoup de joueurs l’ignorent, mais cette introduction fut reprise en guise d’hommage dans le premier Metal Gear Solid.

Ta-ra ! Ta-ta-ta, ta-ra ! Ta-ta-ta, ta-ra !

Les compositions musicales du jeu sont correctes ; assez répétitives, elles ont tout de même le mérite d’accompagner agréablement les pérégrinations de Snake. Le nombre de morceaux est assez limité mais cela n’est pas un frein au plaisir de jeu. Mention spéciale au thème d’alerte, très réussi, et qui marqua de nombreux joueurs onze ans avant Metal Gear Solid et son fameux Encounter.

Les bruitages sont quant à eux très simplistes, même si l’on appréciera l’effort fait pour conférer un certain réalisme aux conversations par Codec, qui bénéficient de grésillements lorsque le joueur manipule la fréquence de sa radio.

Snake n’a pas encore sa fameuse barbe…

Le twist final est un grand classique

Le jeu débute en 1995, dans une base militaire d’Afrique du Sud du nom d’Outer Heaven. Le gouvernement américain a reçu des informations selon lesquelles une arme de destruction massive serait secrètement développée dans cette base ; pour parer à la menace éventuelle, l’unité spéciale FOXHOUND (commandée par Big Boss, plus grand soldat du vingtième siècle) dépêche sur place son meilleur agent, Gray Fox. Cependant, quelques jours après, le contact avec Fox est perdu, après une dernière communication de seulement deux mots : « Metal Gear »… Une jeune recrue des forces spéciales est envoyée dans la forteresse, sous la direction de Big Boss, pour retrouver Fox, et découvrir ce qu’est Metal Gear. Le nom de code de cette recrue ? Solid Snake.

Soyons clairs : en jouant à Metal Gear, il ne faut surtout pas vous attendre à vivre un scénario aussi complexe que celui mis en place dans les épisodes ultérieurs. Les personnages n’ont pour la plupart aucune histoire (on ne connaît des boss que leur nom), les objectifs de mission restent très simples, et l’ensemble est très manichéen. Malgré quelques retournements de situation très inattendus qui offrent un avant-goût des folies scénaristiques que se permettra Hideo Kojima par la suite (une conversation Codec totalement délirante sera d’ailleurs reprise presque à l’identique dans Sons of Liberty), l’histoire ne décolle quasiment pas et ne sert que de prétexte à l’action. Notons que le jeu met déjà en scène deux des personnages essentiels de la mythologie Metal Gear : Big Boss et Gray Fox.

Les ascenseurs sont l’occasion de souffler un peu.

C’est l’heure de rendre les copies !

Graphismes : Malgré une plastique vraiment très vieillissante, l’action est parfaitement lisible. L’animation est de plus étonnamment réussie pour un jeu de cet âge. Une performance certes honorable compte tenu des importantes limitations techniques de la machine, mais on ne peut objectivement pas dire de Metal Gear que c’est un beau jeu du point de vue graphique, ni qu’il a bien vieilli.

Jouabilité : Premier jeu à avoir adopté le concept de l’infiltration plutôt que de l’action, Metal Gear s’en sort étonnamment bien. Comme tout premier jet, le résultat est perfectible, que ce soit au niveau du champ de vision des ennemis qui est d’un pixel de largeur ou de l’inventaire dont l’utilisation est plutôt fastidieuse, mais les bases de la série sont déjà posées et planifier ses mouvements pour rester caché aux yeux des ennemis se révèle vraiment prenant. On notera également des combats de boss vraiment inventifs pour l’époque. 

Durée de vie : Comptez environ dix heures pour réussir l’opération Intrude N313. La grande difficulté fait augmenter cette durée de vie qui serait sinon très réduite, puisqu’il n’est pas rare de devoir recommencer de nombreuses fois un passage donné et que le joueur est souvent laissé sans indices quant à ce qu’il doit faire. La discrétion est absolument primordiale, car la moindre alerte signifie souvent la fin de la partie ; heureusement, un système de sauvegarde permet de ne pas avoir à finir le jeu d’une traite. Metal Gear reste un titre sur lequel il est plaisant de revenir de temps à autre.

Bande-son : Malgré un nombre de musiques extrêmement réduit et la répétitivité certaine de chaque morceau, la bande-son est toujours adaptée à l’action et exhale un charme indéfinissable, qui fait qu’on s’en souvient longtemps après avoir éteint sa console. Les bruitages sont minimalistes, malgré les efforts apportés à ceux du Codec.

Scénario : Très loin de la complexité des scénarii des opus ultérieurs, le script de ce tout premier Metal Gear se veut très simple et tout à fait manichéen. Il a tout de même le mérite d’introduire certains personnages incontournables de la série (Big Boss, Gray Fox) et se paye le luxe de quelques retournements qui augurent de la qualité qu’auront les prochains scénarii écrits par Kojima pour sa série Metal Gear Solid. 

Conclusion : « Pourquoi jouer à Metal Gear quand on peut jouer à Metal Gear Solid ? », vous demandez-vous peut-être. Il est vrai que c’est grâce à MGS que Kojima a acquis ses lettres de noblesse ; pourtant, Metal Gear premier du nom n’est pas un mauvais jeu, loin de là. Avec une animation fluide, un gameplay prenant quoique que perfectible, des musiques simples mais efficaces à défaut d’être superbement composées, et quelques retournements de situation savoureux, il s’agit là d’un titre à découvrir sans hésiter si vous êtes fan de la série ou si vous aimez les jeux d’action de la période 8 bits, tout simplement.