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Le nom de Hideo Kojima est souvent loué à travers la communauté des joueurs pour la désormais légendaire série des Metal Gear Solid. Toutefois, l’accueil unanimement positif accordé à ces jeux d’infiltration ne devrait pas nous faire perdre de vue que l’homme a réalisé d’autres titres avant de narrer les aventures de Solid Snake. Sorti en 1988 sur MSX 2, Snatcher est un de ces jeux. Appartenant au genre, prisé en ce temps, du « roman interactif », il fera l’objet de portages sur de nombreuses consoles, et nous nous attarderons ici sur la version parue en 1994 sur Mega-CD, seule parue hors du Japon. Snatcher mérite-t-il de sortir de l’ombre du géant Metal Gear ? Porte-t-il la patte de son créateur ? Réponse dans ce test.

Hideo Kojima aime le cinéma 

Du côté des graphismes, cette version Mega-CD est l’une des plus soignées graphiquement. Les traits des personnages sont fins, les décors sont colorés et riches en détails, et l’animation durant les quelques cinématiques du titre est assez réussie. On notera également avec intérêt que cette version, contrairement aux portages Saturn et Playstation, n’est quasiment pas censurée, conservant le ton résolument adulte de l’œuvre.

Le character design est plutôt conventionnel ; c’est du côté de l’esthétique de l’univers que Snatcher s’illustre réellement. Le titre prend place dans la ville de Neo Kobe City, cité futuriste ouvertement inspirée de Blade Runner avec ses immeubles clinquants d’un côté et ses bars malfamés de l’autre. Malgré les limitations graphiques inhérentes, non seulement à la technologie mais également au genre du jeu (c’est un visual novel, les décors sont donc des plans fixes), Snatcher réussit à proposer un univers de qualité et immersif qui, sans être profondément original, s’approprie correctement les codes du film de science-fiction cyberpunk.

Napoléon est un mystérieux informateur qui vous rendra bien des services.

Napoléon est un mystérieux informateur qui vous rendra bien des services.

Autant faire l’andouille…

Snatcher est donc un « roman interactif », une aventure textuelle dans laquelle vous vous déplacez de décor en décor et devez chercher des indices pour progresser dans l’histoire. Contrairement à un Ace Attorney par exemple, les énigmes sont relativement peu nombreuses et sont souvent simples ; l’intérêt réel du gameplay réside dans la fouille méticuleuse de chaque endroit pour trouver de nouveaux éléments cruciaux. Il est également possible de dialoguer avec les différents personnages rencontrés, d’emporter avec vous des objets, ou de téléphoner à l’aide d’un vidéophone. Sachez que l’interface n’est pas toujours très intuitive : il est parfois nécessaire d’examiner un objet plusieurs fois avant de pouvoir l’emporter, et la répartition des objets acquis dans l’inventaire n’est pas franchement exemplaire. Par ailleurs, la structure du jeu est très linéaire : si les développeurs ont décidé que vous examinerez trois fois un mur avant d’y découvrir un secret, vous devrez impérativement examiner trois fois le mur. Les allers-retours entre différents lieux sont également fréquents et il est évident que le rythme lent du titre déplaira à plus d’un.

Snatcher tente de varier épisodiquement la jouabilité en proposant des phases de tir en vue subjective durant lesquelles vous pouvez déplacer le viseur et tirer. Cependant, ces phases, très stressantes et souvent longues (si vous prenez du retard sur le rythme d’apparition des ennemis, vous êtes quasiment assuré de devoir recommencer), restent anecdotiques. Il est important de souligner que la difficulté de ces phases de jeu est conditionnée par vos performances lors de la session d’entraînement au début du jeu : si vous réussissez parfaitement cet entraînement, la difficulté des séances de tir grimpera de façon exponentielle, au point d’être à la limite de l’humainement possible !

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Le turbocycle, moyen de transport des membres du JUNKER.

Le retour du troisième acte

Snatcher est un jeu court, comme la plupart des visual novels de l’époque. Comptez entre six et huit heures pour le terminer. Evidemment, la rejouabilité du titre est vraiment faible, puisqu’il s’agit d’une aventure très linéaire. On notera cependant que, pour les plus aventureux, quelques activités annexes sont au programme. Vous pourrez ainsi converser avec Jamie, la femme du héros ou même, si vous parvenez à trouver le numéro, appeler le téléphone rose… Une base de données extrêmement conséquente est également présente dans le jeu : elle développe de façon remarquable l’univers de Snatcher, allant jusqu’à fournir des biographies complètes des différents protagonistes du jeu, ou même des détails sur les sportifs célèbres ! Cette base de données est sans nul doute une manifestation de la patte de Kojima, connu pour ses univers très travaillés et réalistes. Sachez enfin que l’intrigue est divisée en trois actes, et que le troisième acte n’était pas présent dans le jeu jusqu’à l’adaptation de Snatcher sur PC Engine, en 1992.

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Les interventions de Gillian sont parfois musclées.

That’s because you left the volume turned up.

Du fait des nombreux portages du titre, l’OST de Snatcher a été maintes fois remaniée. Pour être tout à fait honnête, la version Mega-CD n’est pas celle qui possède la meilleure bande-son, loin de là : certains thèmes, absolument merveilleux dans la version PC Engine (la meilleure du point de vue strictement sonore) sont massacrés sur la console de Sega. Toutes les compositions ne sont pas à jeter mais elles servent beaucoup plus de musiques d’ambiance qu’autre chose. On retiendra toutefois le thème d’introduction One Night in Neo Kobe City, aux relents de funk et de jazz qui lui donnent un rythme incontestable, ainsi que le thème de fin, Tears-Stained Eyes, aux accents langoureux et mélancoliques qui rappelle par moments les musiques d’Olive et Tom !

Le gros point fort de cette version Mega-CD n’est toutefois pas sa bande-son, mais son doublage. Le titre bénéficie en effet d’un doublage intégral dans la langue de Shakespeare, d’une qualité remarquable qui préfigure celui dont bénéficiera la série des Metal Gear Solid. Malgré quelques dialogues surjoués, la prestation laisse une impression globale très positive. Notons cependant qu’en raison de la présence de ce doublage, les cinématiques ne sont pas sous-titrées ; pour pouvoir profiter pleinement du titre, il faut donc de solides bases en anglais.

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Au vu du visage de Gillian, la situation n’est pas au beau fixe…

Terminator X Blade Runner

Le jeu s’ouvre sur un prologue qui narre comment, le 6 juin 1996, une arme bactériologique connue sous le nom de Lucifer-Alpha fut libérée dans l’atmosphère russe. Se propageant rapidement, le virus décima la moitié de la population mondiale et les terres infectées restèrent inhabitables pendant dix ans. Cet évènement tragique fut appelé « la Catastrophe ». Cinquante ans plus tard, en 2046, une nouvelle forme de vie artificielle est apparue sur l’île artificielle de Neo Kobe City ; elle tue ses victimes, prend leur apparence, et les remplace dans la société. Face à la menace représentée par ces machines, baptisées Snatchers, une unité spéciale nommée JUNKER est mise en place pour traquer et détruire les Snatchers. Le joueur incarne Gillian Seed, nouvelle recrue du JUNKER. Gillian a été retrouvé trois ans auparavant avec sa femme Jamie, en Sibérie, tous deux ayant entièrement perdu la mémoire. Gillian espère que ce nouveau travail l’aidera à comprendre qui il est réellement…

C’est ainsi que débute Snatcher. Comme vous le constaterez tout au long du titre, les influences sont nombreuses : les Snatchers rappellent furieusement les Terminators du film éponyme, l’ambiance et l’architecture de Neo Kobe City seraient dignes de Blade Runner et la perspective d’un monde ravagé plusieurs décennies auparavant par un mystérieux cataclysme n’est pas sans rappeler Akira. Pourtant, Snatcher réussit à construire sa propre identité ; l’ambiance globale est immersive, comme cela a déjà été évoqué dans la partie dédiée aux graphismes, et le monde mis en place dans le jeu possède une vraie cohérence. Par ailleurs, c’est dans l’évolution de l’histoire que l’on reconnaît le talent, déjà perceptible, d’un Hideo Kojima encore jeune. Le script, s’il n’échappe pas à quelques clichés, est très bien mené et se révèle haletant. De plus en plus de questions se bousculent dans la tête du joueur à mesure que l’enquête de Gillian progresse et tel un chef d’orchestre, Kojima distille chacune des réponses au compte-gouttes : qui sont vraiment les Snatchers ? D’où viennent-ils ? Quel est le passé de Gillian et Jamie ? Les pièces du puzzle se rassemblent progressivement, faisant de Snatcher l’un des plus grands techno-thrillers de l’histoire du médium vidéoludique.

De plus, le talent de Kojima quand il s’agit de développer des personnages est déjà bel et bien palpable. Gillian, torturé par son passé, ne sombre pourtant jamais dans le misérabilisme outrancier et garde toujours une pointe d’humour ou une attitude de charmeur qui le rendent extrêmement sympathique aux yeux du joueur. Si les autres personnages principaux (les membres de l’agence JUNKER) ne sont pas vraiment mis en valeur jusqu’à la fin du jeu, un soin tout particulier a été apporté aux antagonistes, réussis et rarement stéréotypés. Toutefois, l’exemple le plus magistral de la qualité du développement des personnages réside dans la dynamique du duo formé par Gillian et le Metal Gear Mk. II. Ce petit robot (qui sera repris à l’identique dans Metal Gear Solid 4 !) doué de parole, est l’indéfectible partenaire d’enquête de Gillian et les deux forment une équipe dont les dialogues sont souvent savoureux. Le côté maladroit et un peu gauche de Gillian contraste à merveille avec le sarcasme mordant du Metal Gear, et leurs échanges donnent souvent lieu à des scènes drôles au possible. Car oui, malgré ses trames de fond sombres et son ton parfois cru, Snatcher est un jeu parfois très drôle, entre humour absurde et destruction du quatrième mur chère à Kojima.

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L’architecture complexe des Snatchers leur permet de se fondre parmi les humains.

C’est l’heure de rendre les copies !

Graphismes : Du point de vue graphique, cette mouture Mega-CD est indéniablement la meilleure version. Proposant des graphismes fins et léchés tirant avantage de la puissance de l’extension, elle a également l’avantage d’être très peu censurée et de ne pas dénaturer le ton du titre. L’ensemble s’inscrit dans une esthétique résolument cyberpunk qui, sans être révolutionnaire, est très bien exploitée et crée une certaine immersion.

Jouabilité : De par sa nature même, Snatcher ne se destine pas à tous les publics puisque sa grande linéarité pourra en rebuter plus d’un. Les énigmes sont peu nombreuses et le gameplay semble, de manière générale, très effacé pour laisser s’exprimer le script. Les rares phases de tir en vue subjective sont très anecdotiques et le jeu reste un visual novel tout ce qu’il y a de plus classique. On regrettera toutefois que l’interface ne soit pas toujours très ergonomique.

Durée de vie : Aujourd’hui, il paraît normal qu’un point ‘n’ click, tel qu’un Ace Attorney, dure près de quinze heures ; mais en 1994, ce n’était pas le cas. Snatcher est donc un titre court qui se termine en six à sept heures ; toutefois, l’ensemble est tellement haletant que le joueur est perpétuellement captivé. Quand aux rares à-côtés, ils prolongent à peine l’expérience. On saluera tout de même la présence d’une excellente base de données concernant l’univers du jeu, et celle du troisième acte qui dévoile la conclusion de l’histoire.

Bande-son : Si vous vous attendez à une bande-son de génie, préfigurant celle des Metal Gear Solid, passez votre chemin. Les excellents thèmes de la version PC Engine semblent avoir été passés au hachoir et malheureusement, ce portage sur Mega-CD est une déception sonore à l’exception de quelques thèmes. Toutefois, soulignons l’excellente qualité du doublage anglais, qui constituait un haut fait à l’époque de la sortie de Snatcher.

Scénario : Le script de Snatcher est probablement la raison principale pour laquelle vous voudriez y jouer, et vous auriez raison. Démontrant déjà son talent, quatre ans avant l’explosion que sera le premier Metal Gear Solid, Hideo Kojima bâtit un thriller futuriste se déroulant dans un univers superbement détaillé, et mettant en scène de grands antagonistes ainsi qu’un duo de héros très marquant. Les questions fusent dans la tête du joueur mais contrairement à un certain Metal Gear Solid 2, toutes les interrogations trouvent leur réponse dans un final d’anthologie. L’aventure file à toute vitesse, le rythme ne retombe jamais, et l’on est toujours tenté de poursuivre pour découvrir le sombre secret des Snatchers, sans oublier l’humour subtil qui régalera à n’en pas douter le joueur.

Conclusion : Intéressant titre que ce Snatcher. En tant que roman interactif, il souffre de boursouflures rédhibitoires pour de nombreux joueurs, telles une prépondérance donnée à la lecture, une linéarité omniprésente ou une durée de vie faible. Par ailleurs, l’interface de jeu n’est pas toujours parfaite et la bande-son déçoit. L’esthétique du jeu est quant à elle bonne et s’approprie correctement les codes du genre cyberpunk, mais un titre ne peut être sauvé par sa plastique… Donc, pourquoi jouer à Snatcher ? Pour son scénario, indéniablement. Hideo Kojima étale son talent d’écriture en bâtissant un univers fouillé et cohérent, en développant des personnages de qualité et en proposant une histoire au rythme démentiel, qui happe le joueur pour ne plus le lâcher jusqu’au générique de fin. Snatcher est donc, malgré ses imperfections, un parangon du techno-thriller vidéoludique, à essayer si vous n’êtes pas réfractaire au genre ou si ce style d’univers vous attire.