De nombreux joueurs, qui ont connu l’époque des jeux à la difficulté homérique sur NES ou Megadrive, regrettent que le jeu vidéo ait aujourd’hui évolué vers une facilité toujours plus grande. Super Meat Boy se présente comme la réponse parfaite aux prières de ces joueurs nostalgiques ; ce jeu de plates-formes indépendant paru en 2010 est en effet très réputé pour son extrême difficulté. Alors, Super Meat Boy est-il le digne héritier de tous ces anciens jeux à la difficulté légendaire ? Parviendra-t-il à laisser sa marque dans le cœur des plus acharnés ? Réponse dans ce test.

La viande, ça tache !

Super Meat Boy est en réalité la version améliorée d’un jeu flash, dont il reprend l’esthétique. Jeu de plates-formes en 2D, Super Meat Boy opte donc pour des graphismes assez minimalistes mais pourtant soignés. Chacun des sept mondes visités possède une identité graphique particulière : qu’il s’agisse d’une usine de sel, d’un hôpital désaffecté ou même de l’enfer, difficile de rester insensible au charme très rétro des différents environnements. On notera par ailleurs que dans certains niveaux, le jeu revient à des graphismes purement 8 bits, que n’auraient pas reniées NES ou Master System.

L’animation est quant à elle particulièrement fluide et aucun ralentissement notable n’est à déplorer. Heureusement, a-t-on envie de dire, quand on sait que Super Meat Boy est un jeu où tout se joue au quart de seconde…

Une « scie-tuation » dangereuse.

Le steak court toujours

Super Meat Boy adopte un gameplay particulièrement simpliste, hérité des jeux de plates-formes des consoles 8 bits ; un bouton pour courir, un bouton pour sauter, deux boutons pour aller vers la gauche ou la droite, et c’est tout ! Le jeu est découpé en une succession de niveaux courts (rarement plus d’une minute) dans lesquels le but est de rejoindre Bandage Girl, l’amour de Meat Boy. Notre héros est par ailleurs capable de réaliser des walljumps, ce qui donne une dimension supplémentaire à la jouabilité. Le gameplay est ainsi très facile à prendre en main et le plaisir de jeu est immédiat. Toutefois, les sauts de Meat Boy sont particuliers dans le sens où, en maintenant le bouton de course en sautant, notre héros voit sa vitesse augmenter alors qu’il est en l’air (ce que nos amis anglo-saxons appellent le momentum) ; il devient alors indispensable de gérer ses pressions sur le bouton de course pour pouvoir trouver l’angle parfait et réaliser un saut millimétré bien souvent salvateur.

Salvateur est ici le mot ; si le gameplay de Super Meat Boy est certes très intuitif, il n’en demeure pas moins que le jeu est d’une difficulté extrême, qui constitue sa marque de fabrique ! Tout au long du jeu, attendez-vous à devoir réaliser des sauts millimétrés, des parcours d’une précision extrême, et parfois même en temps limité ! Tout dans le jeu est pensé pour que le joueur s’arrache les cheveux ; mais malgré cela, le gameplay est si parfaitement rodé qu’on ne peut en aucun cas blâmer le titre lui-même. Il devient alors nécessaire de réessayer, encore et encore, pour enfin comprendre comment passer ce niveau qui nous paraissait si infâme. Certains aimeront, les autres détesteront ; mais le moins que l’on puisse dire, c’est que Super Meat Boy ne se laissera conquérir que par les joueurs les plus méritants, les plus acharnés, ceux qui auront le courage de recommencer un même niveau des centaines de fois sans se lasser.

Avec une telle difficulté, il aurait été bien trop frustrant d’imposer au joueur un système de vies classique. Voilà pourquoi la mort n’a aucune incidence ; le joueur recommence immédiatement au début du niveau en cours lorsqu’il échoue. Avec humour, le jeu comptabilise même le nombre total de morts depuis le début du jeu, et propose au joueur de le visualiser ! Ces niveaux s’enchaînent sans temps mort, puisque sitôt un niveau terminé, le jeu enchaîne sur le suivant, non sans avoir montré au joueur une vidéo dans laquelle celui-ci peut admirer tous ses essais infructueux compilés ! Il est réellement hilarant de voir des centaines de Meat Boy exploser en une myriade de flaques de sang les uns après les autres ; une belle récompense pour le joueur qui vient de s’acharner à triompher d’un niveau difficile. Précisons également qu’il est possible de sauvegarder les vidéos de ses meilleures performances pour les visionner à l’envi.

Un autre aspect du gameplay concerne les traces de sang. Chaque paroi avec laquelle Meat Boy entre en contact se recouvre d’une trace de sang qui demeure même si le joueur perd et recommence le niveau. Ce qui pourrait sembler n’être qu’un détail trivial a en réalité une grande importance ; ces traces de sang permettent au joueur de visualiser un parcours qu’il peut reproduire avec succès ou, au contraire, un parcours qui ne fonctionne pas et qui conduira à l’échec. Ainsi, le titre incite le joueur à élaborer au fil de ses essais infructueux un parcours le plus parfait possible, plutôt qu’à se jeter tête baissée dans l’action. Toute l’intelligence du gameplay et du level design sont perceptibles dans cette approche du jeu de plates-formes choisie par Super Meat Boy.

Le jeu est par ailleurs très inventif et chaque monde est l’occasion de découvrir de nouvelles mécaniques de jeu qu’il faut rapidement assimiler pour triompher des pièges mortels qui se dressent sur la route de notre morceau de viande. Que ce soient des ventilateurs qui propulsent Meat Boy dans les airs, des tapis roulants qui ralentissent ou font accélérer notre héros, des portails de téléportation (la référence à Portal est ici évidente) ou encore des dispositifs antigravitationnels permettant à Meat Boy de flotter au-dessus du sol, tout est fait pour renouveler en permanence l’expérience du joueur et empêcher la lassitude de s’installer.

De plus, il est possible de débloquer toute une galerie de personnages supplémentaires. Ces personnages s’obtiennent en récoltant des bandages ou en terminant certaines warp zones (nous y reviendrons). Chacun de ces personnages possède des spécificités de gameplay : un double saut, la possibilité de s’accrocher aux murs, de planer… Ces personnages sont issus d’autres jeux indépendants célèbres : on retrouve ainsi avec amusement le Commander Video de Bit.Trip Runner, Naija tirée d’Aquaria, ou encore The Kid tout droit sorti de I Wanna Be The Guy.

Les boss vous opposeront beaucoup de résistance.

Vaincre Super Meat Boy ou dormir, il faut choisir…

En ce qui concerne la durée de vie, elle est honnête : si vous vous contentez de vaincre le boss de fin en terminant un minimum de niveaux, il vous faudra probablement entre dix et douze heures, sachant que les derniers mondes risquent de nécessiter beaucoup de patience et d’essais infructueux. Toutefois, si vous êtes un joueur acharné qui désire finir le titre à 100 %, préparez-vous d’ores et déjà à passer vingt ou trente heures, sinon plus, sur le jeu ! En effet, Super Meat Boy ne propose pas moins de trois cent niveaux différents ! Et dans les ultimes niveaux, la difficulté astronomique risque bien de vous pousser à vous arracher les cheveux…

Comment le jeu peut-il compter tant de niveaux avec seulement sept mondes ? En terminant un niveau en-dessous d’un temps donné, vous obtenez le grade A+ et débloquez la version « Dark » de ce niveau. Cette seconde version du niveau est bien plus difficile que la première et introduit de nouveaux pièges, de nouveaux éléments de décor, et oblige souvent le joueur à complètement repenser son parcours ! De plus, il est possible d’obtenir un grade A+ sur ces niveaux remaniés, ce qui est un challenge considérable, même pour les joueurs les plus obstinés ! De plus, quatre warp zones sont cachées dans les niveaux de chacun des cinq premiers mondes ; lorsque vous débusquez une warp zone, Meat Boy est transporté dans des niveaux au style 8 bits. Il faut alors triompher d’une série de trois niveaux, sachant que vous n’avez que trois vies par niveau ! Heureusement, une fois la warp zone découverte, elle devient accessible depuis l’écran de sélection des niveaux.

De plus, une fois le boss d’un monde battu, il est possible (si vous rejouez à ce monde) que Bandage Girl apparaisse glitchée. Si vous réussissez à terminer le niveau alors que Bandage Girl est glitchée, vous obtenez l’accès à la GlitchZone, un niveau secret d’une difficulté souvent extrême et dans lequel vous ne possédez que trois vies ! Chacun des six premiers mondes compte une Glitch Zone. Précisons également que chacun des cinq premiers mondes dissimule vingt bandages dissimulés entre les niveaux normaux, les niveaux « Dark » et les warp zones. Pour obtenir un bandage, il faut le récupérer puis terminer le niveau sans mourir, ce qui ajoute une difficulté considérable. Accumuler des bandages permet, comme cela a déjà été évoqué, de débloquer de nouveaux personnages.

Ainsi, si vous souhaitez retourner le jeu dans tous les sens et obtenir l’ultime pourcentage de 107 %, il vous faudra récupérer cent bandages, terminer pas moins de cent trente et un niveaux normaux, cent six niveaux « Dark », six Glitch Zone, et vingt warp zones différentes ! Autant dire que le défi est de taille, ce qui assure un contenu gargantuesque pour ceux qui se jetteront à corps perdu dans ce défi. Précisons pour terminer que le jeu dispose d’un éditeur de niveaux et qu’il est possible, via une connexion Internet, d’essayer les niveaux conçus par les joueurs ! Le challenge devient donc potentiellement infini, puisque l’imagination des joueurs n’a aucune limite ! Et certains de ces niveaux sont même pires en termes de difficulté que les niveaux programmés par les développeurs…

Une fois un niveau coriace terminé, rien de plus drôle que de visionner une compilation de vos échecs.

Woodsteak

La bande-son du jeu est une franche réussite. Toujours adaptée à chaque monde, elle mêle sonorités synthétiques et guitares saturées pour un résultat détonant et terriblement pêchu. Que ce soit l’usine de sel et ses sonorités mécaniques rappelant le martèlement des machines, l’enfer avec des riffs de guitare très emportés, ou encore le sixième monde, « The End », mêlant une musique martiale et angoissante ainsi que des chœurs pour signifier au joueur que la fin de son périple approche, chacune des pistes du jeu laisse un souvenir durable.

De même, les bruitages sont de haute facture et s’intègrent parfaitement à l’ambiance entre cartoon et trash du jeu. Les bruits d’éclaboussures quand Meat Boy touche un mur ou quand il est déchiqueté en plein vol par une scie circulaire ou un laser sont tout bonnement jouissifs, de même que les grognements bestiaux de certains ennemis rencontrés en fin de jeu. L’ensemble est vraiment réussi et immerge le joueur dans cette ambiance psychotique, qui n’est pas sans rappeler par moments Conker’s Bad Fur Day.

De nombreux personnages jouables sont à débloquer.

And that’s why Dr. Fetus hates you !

Le pitch du jeu est d’une simplicité extrême mais sa présentation, qui parodie en quelque sorte les scénarii très simplistes des jeux de plates-formes sur NES ou Megadrive, s’effectue dans une cinématique d’introduction en noir et blanc tout simplement délectable. L’amour de toujours de Meat Boy, Bandage Girl, est enlevée au début du jeu par le maléfique Dr. Fetus, un fœtus conservé dans un bocal affublé d’un complet-veston et d’un haut-de-forme. Meat Boy se lance donc dans une quête épique pour la retrouver.

Le jeu a, malgré ce scénario simpliste, une ambiance très humoristique, entre cartoon et trash comme cela a déjà été évoqué. Il suffit de voir Meat Boy, un personnage au design très « dessin animé », recevoir un coup de poing et être défiguré pour comprendre l’humour délicieusement potache du jeu. On citera également cet écureuil, qui apparaît dans plusieurs des cinématiques entrecoupant chaque monde, et qui subit à chaque fois une avanie : il brûle dans un incendie, se brise les membres, est carbonisé par un souffle nucléaire… Le jeu regorge également de références à d’anciens jeux vidéo, références mises en scène dans les séquences d’introduction de chaque monde. Megaman, Street Fighter II, Pokémon, les clins d’œil sont nombreux et raviront le joueur cultivé.

Ces petites cinématiques sont le plus souvent hilarantes.

C’est l’heure de rendre les copies !

Graphismes : Si le style est minimaliste, difficile de rester insensible à des environnements pleins de personnalité, chaque monde proposant un univers graphique unique et original, et aux cinématiques entrecoupant chaque monde, dans un style « dessin animé » délicieusement hilarant. L’animation est quant à elle impeccable. Et entre nous, qui n’apprécie pas de voir un morceau de viande déchiqueté par une scie circulaire ?

Jouabilité : Synthèse parfaite entre une difficulté innommable et un gameplay d’une précision irréprochable, Super Meat Boy est un pur bonheur à jouer, le personnage répondant superbement et les différents mouvements s’exécutant avec une fluidité qui laisse rêveur. Le gameplay est si bien rodé qu’il est impossible d’imputer ses (très nombreux) échecs à la manette ; seul le talent et la persévérance font ici force de loi. Les nombreux personnages supplémentaires permettent également de renouveler l’expérience de jeu, et le level design, très créatif, surprend à chaque instant le joueur. 

Durée de vie : Comptez une douzaine d’heures si vous vous contentez de finir le jeu. Toutefois, pour peu que vous soyez un joueur acharné, la durée de vie du jeu peut augmenter de façon exponentielle ; avec plus de trois cent niveaux, cent bandages à collecter, environ vingt personnages à débloquer et une infinité de niveaux crées par les joueurs eux-mêmes, vous n’avez pas fini de voir des explosions de viande ! Le jeu ne se révèle jamais frustrant et propose donc un challenge motivant, bien qu’extrêmement corsé.

Bande-son : Les différentes musiques, très pêchues et rythmées, collent parfaitement à l’ambiance de chacun des sept mondes et accompagnent votre progression sans jamais se révéler répétitives ou agaçantes. Les bruitages sont quant à eux délectables, entre éclaboussures de viande et grincements de scie, et complètent l’ambiance si spéciale du jeu.

Scénario : Certes, tenter de commenter le scénario inexistant de Super Meat Boy serait plus que hasardeux. Toutefois, il semble impossible de ne pas évoquer l’humour trash du jeu, jurant terriblement avec le style graphique dessin animé, ainsi que les nombreux gags potaches ou références à d’autres jeux vidéo émaillant l’aventure, pour le plus grand bonheur de nos zygomatiques.

Conclusion : Super Meat Boy milite pour le retour aux jeux vidéo difficiles, sources des plus grandes frustrations mais aussi des plus beaux succès. Doté d’une plastique certes simpliste mais accrocheuse et d’une bande-son de haute qualité, le titre impressionne surtout grâce à son gameplay parfaitement calibré et, bien évidemment, son challenge surhumain, clairement destiné aux joueurs qui n’ont pas peur de briser leur manette. N’oublions pas l’humour potache, qui fait mouche sans difficulté. Super Meat Boy est ainsi la preuve que difficulté peut rimer avec plaisir de jeu, et s’impose incontestablement comme l’un des titres indépendants les plus aboutis de ces dernières années.